Comme elle a menacé le garçon à
plusieurs reprises, et parce que son terrain est sur le chemin que
celui-ci a certainement emprunté, Marie Pierre Claudel est
rapidement considérée comme la principale suspecte. Il est très
improbable que l’enquête confirme cette thèse et les
policiers le savent dès le départ. C’est une femme âgée qui
vit seule, sans accès à l’électricité ou à l’eau
courante, d’une rente misérable et du peu de profit
qu’elle tire de la vente de ses confitures et de ses légumes
sur les marchés du coin, qui couvrent à peine ses frais
d’essence et le peu de viande qu’elle achète chez le
boucher du village une fois par semaine. Elle a une solide
réputation de vieille fille cinglée, voire de vieille sorcière.
Certains de ses concitoyens ont déjà fait des pétitions pour
qu’elle soit mise en maison de retraite, mais elle intéresse
assez peu de gens pour qu’aucune suite ne soit donnée à de
telles demandes. La plupart du temps, elle ne pose aucun problème
et ne s’occupe pas des affaires des autres. Tant
qu’elle est inoffensive, il vaut bien mieux économiser
l’argent de l’état et la laisser tranquille, même si
tous ceux qui lui parlent encore s’accordent à la trouver
plutôt irritante.
La fouille minutieuse de son terrain ne permet de découvrir aucune
trace du disparu. Elle est longuement interrogée et il est assez
facile d’établir son emploi du temps : Elle a passé une bonne
partie de l’après-midi en ville, essayant de fourguer des
salades, des tomates et quelques pots de confitures aux touristes
du camping le plus proche, après avoir planté sans autorisation son
étal sur la place du village. Naturellement, plus d’une
cinquantaine de personnes l’ont vue, et le gérant du café le
plus proche a même appelé la mairie pour se plaindre. Elle a
d’ailleurs été prise à parti par un fonctionnaire pas assez
conciliant à son goût. Cela provoque une scène qui reste dans les
mémoires, une copieuse engueulade émaillée d’injures salaces
de l’ancien temps et de cris de vieille sorcière outragée.
Contrainte et forcée, elle quitte la place au moment où Olivier
quitte la maison d’Angéla Treglia. Ensuite, sa voiture
faisant un bruit, elle va voir le garagiste qui, bien qu’il
soit sur le point de fermer, s’empresse de réparer cela afin
de ne pas avoir à la revoir le lendemain. La réparation est plus
longue que prévu, au désespoir du garagiste privé du début de sa
soirée, et quand elle quitte le garage, Marie est chez elle depuis
longtemps. Olivier, lui, a déjà disparu. Cela suffit à
innocenter Marie-Pierre Claudel aux yeux des policiers.
Elle n’a rien à dire à propos de la disparition
d’Olivier. Elle le connaît, bien sûr, et elle admet
volontiers qu’elle a mis sa mère en garde contre ce qui se
passerait s’il persistait à voler des mûres et à gambader
dans les bois. Elle lui a dit que c’était dangereux,
qu’il finirait pendu, ou noyé dans une mare, ou coincé dans
un tronc. Eh bien, on ne peut pas dire qu’elle a eu tort,
n’est-ce pas ? Maintenant, il a disparu, et même si elle en
est désolée, elle n’y peut rien du tout. Peut-être
qu’il est tombé dans un trou. Ou peut être que
quelqu’un l’a trouvé dans les bois et l’avait
emmené, sans doute dans le coffre d’une voiture, sans même
laisser quoi que ce soit en échange…
Cette dernière déclaration surprend beaucoup l’adjudant
Colbert, qui mène l’interrogatoire. Pourquoi un kidnappeur
laisserait-il quelque chose en échange, demande t’il ? Parce
que cela est plus discret, sans doute, répond-elle, ou plus poli.
Il est important que les choses soient justes, et faites dans les
formes. Sans réfléchier, elle ajoute que beaucoup de gens
disparaissent ainsi, mais que personne ne le remarque parce
qu’on a pris soin de laisser quelque chose en échange.
L’adjudant reste très correct et, gardant son opinion pour
lui, il la laisse rentrer chez elle.
Quand la police cesse ses recherches sur son terrain, plusieurs
jours plus tard, Marie-Pierre va frapper à la porte de Marie
et lui avait donne deux pots de confiture en lui présentant ses
condoléances. Elle avait ajoute que plus personne ne peut le faire
revenir, maintenant. Puis elle s’en va. Elle rentre chez
elle, laissant Marie écrasée sous le lac de ses larmes et de sa
douleur, incapable de demander à la vieille femme si elle sait quoi
que ce soit, ce qui est arrivé à Olivier, où il est…
Pourtant, Marie-Pierre est persuadée de connaître la réponse à au
moins une de ces deux questions. Elle sait également que si elle
parle, absolument personne ne la croira.
(c) Le Bois Maudit
- 2008 - Arthis Jolimont
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